Géologie, terroir et patrimoine : Le paysage actuel témoin et archive de l’histoire

A la charnière du Massif Central, des plaines de l’Aquitaine et des garrigues du Languedoc, le Rouergue frappe par le contraste de ses paysages et par la variété de couleur de ses roches : basaltes bleu-noir de l’Aubrac, grès rouges des Rougiers, calcaire blanc des Causses, schistes et granites gris argenté du Ségala et du Lévezou...

 

Le méandre encaissé du Dourdou à Bozouls, ce site exceptionnel illustre parfaitement le rôle de la géologie dans la formation du patrimoine : clôturant une longue histoire géologique exposée dans les parois de ses gorges, l’encaissement de la rivière a déterminé la formation d’une étroite arête rocheuse que le méandre encercle . Le site représente le type exemplaire d’un dispositif défensif naturel commun dans le Rouergue, un éperon barré, très précocement aménagé en établissement humain. La forte pente de la rivière coupée de cascades, a induit l’installation de nombreux moulins à eau, traitant les productions du terroir voisin : moulins à grains, moulins foulons, martinets, formant l’ébauche d’une étape préindustrielle. Le parcellaire du causse voisin marqué par des murettes d’épierrement, établi sur des marnes fertiles, est l’héritier des premières enclosures agricoles. Et le franchissement de la rivière sur un bief rocheux, non marécageux, en fait un point de passage obligé facilement contrôlable sur l’itinéraire entre Causse et Montagne. (photo René Mignon)

Pour un géologue, ce Rouergue constitue, sur quelques milliers de kilomètres carrés, un musée idéal de la géologie et une illustration vivante du poids de cette dernière dans tout ce qui constitue notre culture : elle fournit une clef pour comprendre les particularités de l’habitat, des occupations humaines, des modes de vie et d’une façon générale de tout ce qui fait la vie ordinaire .

L’hydrographie, la spécificité du couvert végétal et de l’agriculture, les ressources en substances énergétiques ou métalliques, en matériaux de construction et en eau, et par voie de conséquence l’implantation des établissements humains et leur aspect, enfin l’évolution des voies de communication et des échanges. Les ressources minérales - métalliques (l’or et l’argent des gisements de la Gaule du Sud qui ont motivé sa conquête par les romains) - ou énergétiques (comme les bassins houillers de Decazeville et de Carmaux) ont été à l’origine d’activités économiques, donc migratoires, qui exercèrent une influence prépondérante sur l’évolution des modes de vie, l’histoire et la culture locale. A l’époque moderne, le paysage est reconnu comme partie intégrante du patrimoine dont il a été le fondement, et les manifestations, spectaculaires ou non, de l’élaboration géologique qui le sous-tendent sont devenues un élément d’intérêt majeur pour qui cherche à approfondir la compréhension d’une région .

Le site de Rodez est en lui-même un condensé de cette diversité géologique, à cheval sur le «socle ancien» du Ségala, le «Rougier» caractéristique de maintes vallées voisines, et les calcaires typiques des Causses . L’emplacement de la ville, dans un méandre de l’Aveyron, est le modèle d’un grand nombre de sites défensifs très précocement urbanisés du Rouergue, et de leurs relations avec leur environnement, tirant profit de la complémentarité économique des terroirs. Et son architecture reflète, dans la variété des matériaux qu’elle met en oeuvre et des appareillages qu’ils autorisent, la diversité de leurs origines, pourtant voisines... Par ailleurs, l’aspect physique d’une région est à ce point lié à son identité qu’à travers les vagues successives d’occupants imposant chacun leur langage, les rares mots de certains d’entre eux qui nous ont été transmis sont les noms de lieu ou de cours d’eau («toponymes» et «hydronymes»), comme si chaque occupant nouveau prenait son parti de s’accommoder au mieux, en même temps que de la géographie locale, des termes qui la désignent : un très grand nombre de toponymes liés aux formes du relief et à l’identité des eaux est en effet d’origine pré-indo-européenne, c’est à dire antérieure à l’installation des Celtes en Europe . D’autres sont d’origine gauloise, latine ou germanique, caractérisant des lieux de peuplement ou des activités diverses : leur étude fourni des éléments importants pour la connaissance de sociétés dont l’histoire à laissé peu de traces.

La conquête par l’homme de la maîtrise de son environnement minéral, est en effet une préoccupation qui remonte à l’origine de l’humanité : Dès le paléolithique, il s’est efforcé de tirer partie de cet environnement,en occupant des sites défensifs, des terroirs propices aux économies de cueillette puis d’agriculture, ainsi qu’en contrôlant les voies de communication. L’exploitation d’une catégorie de ressources minérales a été fondamentale pour l’évolution de l’humanité : les roches susceptibles de fournir des outils, des armes ou des parures et spécialement les minerais métalliques.

 

La division classique de l’histoire de cette humanité en «Ages» successifs, de Pierre, du Bronze et de Fer, même si elle s’est affinée en «Paléolithique», «Néolithique», «Chalcolithique», âge du Bronze, puis âge du Fer, fait référence aux étapes de ces progrès. Par la suite, l’histoire de l’humanité est liée à son pouvoir de modifier son environnement à son profit. Pendant des millénaires, ces lentes modifications destinées à aménager les terroirs et en tirer parti, ont porté sur des défrichements et des modifications de la couverture végétale, des assèchements de marécages, des travaux de drainages et d’irrigation, d’établissement de paliers de culture sur les talus des vallées, d’aménagement de voies de communication et de lieux d’habitation.

Le paysage actuel, hérité d’une très longue évolution géologique, est donc aussi témoin et archive de l’ histoire, entièrement modelé, dans le détail, par les différentes activités humaines. Les traces les plus marquantes laissées dans ce paysage par l’ intervention de l’homme sont constituées par le découpage de la surface du sol par des enclosures (murettes, haies), matérialisant l’appropriation durable des parcelles, qui constituent un élément important du “paysage” actuel. Son évolution reflète rigoureusement l’état des rapports sociaux, politiques et religieux des membres de la communauté. Ainsi, dans le Rouergue, on peut dire que l’origine du cadastre actuel, matérialisé par les murettes partout présentes, dérive directement de la «centuriatio» romaine, réorganisation de la propriété rurale d’une ampleur et d’une vigueur sans précédentes, destinée à répartir systématiquement les terres entre nouveaux colons (ou leur clientèle politique locale) et populations vaincues.

La géologie d’une région conditionne en effet les formes du relief, Millau, installé dans une large boucle du Tarn à la confluence de la Dourbie. Une petite plaine alluviale, dégagée dans les argiles et les marnes du toarcien et du domérien a fourni la matière première des ateliers de poterie à l’époque romaine (La Graufesenque) (photo Norbert VERDIÉ)

 

Associer dans une même démarche Géologie et Patrimoine apparaît donc comme une approche qui, permet d’enrichir l’identification de ce patrimoine par une lecture « transversale » et de mieux en saisir la richesse grâce à l’articulation de tous les thèmes qu’il évoque. C’est l’objectif que s’est fixé l’association « Les Amis des Sciences de la Terre » qui anime le Festival de Bozouls. Ses préoccupations concernent à la fois les Formes de la surface terrestre, la Matière de celle-ci et les Relations qu’entretient l’Homme avec elles, concrétisées par un patrimoine dont la mise en valeur participe de notre cadre de vie . Ces préoccupations sont illustrées de manière éclatante par la carrière et l’oeuvre d’un grand aveyronnais : Adolphe Boisse, né à Rodez, mais établi à Bozouls, Ingénieur des Mines, Géologue, Agronome et Statisticien, qui publia dès I870 une “Esquisse Géologique de l’Aveyron” et un “Atlas Physique et Statistique de l’Aveyron” ! C’est sa mémoire que perpétue à Bozouls l’espace de Découverte de la Géologie, du Paysage et du Patrimoine « Terra Memoria ».

René Mignon
les Amis des Sciences de la Terre

Terra Memoria
12 allée Paul Causse
12340 BOZOULS
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