Automne en Bas Rouergue

Des feuilles de frêne qui tournent, poussées par l’autan qui souffle depuis trois jours, viennent se mêler aux ronds violets des colchiques qui embellissent l’ombre des talus. Une sorte de temps doux et humide qui ne se rencontre qu’à cette période de l’année. Sur le chemin qui monte droit à la cime du "serre", le long du bois de hêtres, une bonne odeur de moisi laisse espérer une cueillette de cèpes, de ceux qui ont le chapeau bien noir et la queue ferme et dont le fumet, quand ils seront dans la poêle, viendra embaumer toute la maison. Au loin, on voit les éoliennes qui ont colonisé ces dernières années les hauteurs du Lévézou et des Monts de Lacaune ; avec ce grand vent elles sont à leur aise…

Là, dans un champ, un vieil homme avec sa femme arrachent blettes et rutabagas qui iront rejoindre dans la cave les pommes de terre et les carottes. Ils serviront à nourrir les lapins jusqu'au printemps et la paire de porcs d'ici la venue du boucher. Il faudra bientôt penser aussi à rentrer les pots de fleurs avant les premières fortes gelées. Déjà, dans les jardins les derniers haricots sont devenus noirs, surpris par la gelée blanche de l’autre matin.

On entend, porté par le vent, le bruit du tracteur du Louisou plus haut sur la colline, occupé à finir de couvrir le semis d’orge ; il profite de ce que la terre s’est bien ressuyée après la pluie de l'orage de la semaine passée et se dépêche car l'autan transporte de plus en plus de nuages noirs venus de Méditerranée. Les brebis de Lacaune qui produisent le lait pour Roquefort, le ventre gros des agneaux qui naîtront au début de décembre, se goinfrent des repousses de luzerne bien gardées par une bergère avec son chien, attentive à ce qu'elles ne se gonflent pas. Au coin du champ, la nuit passée, les sangliers ont fouillé tout le long du talus : depuis que les blés sont rentrés ils retournent de plus en plus la terre dans les prés. Dimanche, les chasseurs auront de quoi s’occuper et, il s'y cela se trouve, encore une occasion de faire un superbe repas une fois que les bêtes seront pelées et découpées.

Hier au soir, à la télévision, ils ont montré, sur l'Aubrac, les troupeaux de vaches qui redescendent des estives pour retrouver la chaleur des étables avant que les premières neiges ne viennent blanchir la cime des montagnes. Les hêtraies se sont parées de leurs plus belles couleurs ; dans peu de temps le froid et la pluie viendront faire tomber les feuilles qui feront un tapis épais sur les chemins. Plus bas, sur les penchants vers la rivière, le vent de la nuit a secoué les châtaigniers et les bogues tapissent le sol. Les doigts démangent de leurs piqûres mais nous pouvons ressortir la poêle trouée et aller couper beaucoup de genévrier pour bien enfumer les châtaignes pendant la grillée.

Quand les cloches du clocher du village, qui veille sur le petit cimetière déjà émaillé par les chrysanthèmes de Toussaint que les femmes ont mis sur les tombes, sonneront l’angélus et que tombera la nuit, il sera bien l'heure d'allumer le feu et, une fois les châtaignes pelées et les doigts noircis, on pourra déboucher une bouteille de vin blanc nouveau.

La soirée est agréable et les cartes ressortent du tiroir pour la toute première belote de la saison, pendant que les enfants jouent entre eux. À l’heure où les voisins s'en retournent l’autan s’est un peu calmé. Au loin, vers l'Hérault, des éclairs n'arrêtent pas de balayer le ciel et les premières gouttes viennent mouiller les tuiles, les habitants du bas pays doivent essuyer un de ces terribles temps marins qui font sortir les rivières de leur lit. Dans les arbres à l’orée du bois une hulotte chante pendant que deux yeux brillent à la pointe du champ, probablement un renard en recherche de sa nourriture.

Après le remue-ménage et l’excitation de l’été, l'automne et ses soirées qui s’allongent est une saison à vivre calmement. Nos corps ont besoin de suivre le rythme des saisons. Sachons trouver ce rythme et profiter des bons moments de la vie qui passent toujours bien trop vite.

Gilles Combes