Laissarem degun, un chant de liberté de Roland Pécout

Roland Pécout, qui écrit en occitan et en français, est né en Provence. Dans les années 70, ses pas le mènent à Rodez où il enseigne un an l’espagnol, puis il descend à Millau comme ouvrier agricole dans la Vallée de la Dourbie. C’est l’époque du début de la lutte du Larzac contre l’extension du camp militaire. Lui qui vient de Mai 68 (son recueil de poèmes Nous avons décidé d’avoir raison, est emblématique de ces temps de feu) s’engage avec Lutte Occitane à côté des 103 paysans. Le poème Cardabelle marque fortement cette période :

Je suis enracinée dans le Causse
Et je regarde le soleil
Le vent me peigne
Sans me couper
J’ai le cœur offert
Mais je sais me défendre
Avec mes bras d’épines
Je suis plus forte que la devèze
Plus forte que les pierres.

Fou qui croirait
Qu’il peut arracher
Le peuple des cardabelles.

Terre du Larzac
Ouverte aux quatre vents
De la révolte
Comme les ailes d’un moulin. (…)

Pécout est nomade. Comme beaucoup de jeunes occidentaux de ces années-là, il part vers l’Orient, sur la route de la soie. Trois voyages, un en 70 au Kurdistan, un en 74 dans l’Afghanistan d’avant l’invasion russe et d’avant les talibans, et un autre en 77 au Ladakh, part indienne du Tibet. De ces voyages sont issus les deux livres de Portulan, un peu journal de voyage et aussi quête d’Orient et de désert. Plus tard, il voyagera dans les deux Amériques, chez les Touaregs du Mali et dans presque tous les pays d’Europe.

Pour vivre, il est journaliste pour des revues. Il écrit aussi des livres en français : sur le chanteur occitan Marti (1974), sur La musique folk des peuples de France (1978), sur Les Mangeurs de Momies (1981) et sur Van Gogh en Provence (1994).

Sur la couverture du dernier recueil de poèmes qui est sorti à la fin de décembre, le peintre Ben a calligraphié : Laissarem degun. Pécout commente ce titre : « Il y a une idée de : nous ne laisserons tomber personne, première chose. Seconde chose, il y a une idée de combat et un arrière-pays, un "background", qui est lié à l’image des films de guerre américains où, quand il y a des commandos qui vont récupérer leurs camarades derrière les lignes ennemies, ils disent : nous ne laisserons personne aux mains de l’ennemi. Et il y a aussi : nous ne laisserons pas les prédateurs du mondialisme nous sucer le sang. Donc il y a un côté de combat et un côté de fraternité, ou de sentiment collectif. »

Dans Laissarem degun, Van Gogh est un de ces nomades (et aussi Rimbaud, ou Corto Maltese, ou Saint Roch de Montpellier) dont il semble que Pécout vient de les rencontrer sur sa route, dans une autre vie, ou dans une vie autre, dans une fraternité de l’errance. « Qui libre se veut, passe et passe », disait Hâfiz le persan au XIVième siècle. Et Laissarem degun est un chant de liberté.

Une dizaine de groupes de Provence et de Languedoc chantent ou accompagnent de leurs musiques des poèmes sur un CD lié au recueil. « Cela manquait, cet échange entre les gens. Parce qu’il y a eu un grand moment de l’occitanisme et du mouvement occitan dans les années 70-80, puis chacun est resté dans son coin, et y faisait des choses, et le simple fait de lancer l’appel : “Voulez-vous participer à un projet collectif de mise en musique de textes ?”, d’un coup les groupes contactés ont dit oui. Croiser et mêler à nouveau des genres différents, dans une optique de plaisir et aussi d’ouverture sociale, peut-être que cela est nécessaire dans le moment où nous sommes, et c’est même une demande vitale. Et les collègues de l’Ostau dau Païs Marsilhès ont fait tout le possible pour faire lever la pâte. Voilà. »

Voici un poème du recueil :

Companhs de carrièra

Totei lei companhs dei carrieras
E dei barris de la ciutat
Laissan de-lòng de l’areniera
Dau temps, de pòusa d’amistat.
Èran de caras desparieras
Cadun de son biais a pastat
La vida freula e titaniera.
Rajavan dins la fluiditat.
Per l’esposcada dei Termieras
De l’androna au cèu d’a-mitat,
S’eriam muts èra per maniera.
L’aura, au mond nos a emportats.
Ara dins vòstra tirassiera
Senti un solèu qu’a mon costat
Ponh la costèla aventuriera
La memòria m’a assabentat.
Floteja una posca leugiera
Coma de nèbla qu’a montat
L’endaura la lutz estrangiera
D’un viatge qu’es pas arrestat.
La vei quau m’una set promiera
Beu ai sòrgas de libertat.
L’aiga umila nos siágue fièra
Coma un asuèlh qu’òm a tastat.

Compagnons de rue

Tous les compagnons des quartiers
Et des rues de ma ville, ont laissé
Sur les rives érodées du temps,
De la poussière d’amitié.
Leurs visages étaient différents
Chacun à sa guise a tracé
La vie fragile du soleil.
Ils se mouvaient dans la fluidité.
Dans le dépassement des limites,
Des rues jusqu’à la moitié du ciel,
On avait le silence pour rite.
Le vent nous a emportés dans le monde.
Maintenant dans votre sillage
Un point de feu à mon côté
Aiguillonne les aventures
La mémoire m’a affranchi.
Il flotte un vent léger de sable
Qui s’élève comme un brouillard,
Doré par la lumière étrangère
D’un voyage qui n’est pas arrêté.
Le voit qui, d’une soif profonde
Boit aux Sorgues de Liberté.
Que les eaux humbles nous soient de hautes eaux
Comme un horizon qu’on a goûté.

Roland Pécout
Laissarem degun
Livre+ CD : 22 € + 3 € port
Ostau dau Païs Marselhès
5 rue des Trois Mages
13001 Marseille.
Tél 04 91 42 41 14
www.ostau.org