Ives Roqueta, menhir de la littérature d’òc

Voici un homme retiré dans sa maison de la Serre au-dessus du Pont de Camarès, que nous pourrions prendre pour le Vieux de la montagne, perdu dans ses radotages d’une notoriété passée.
Non, pas du tout, mais seulement un écrivain qui reste amoureux fou de sa langue.

Il est vrai que l’homme est provocateur de nature et qu’il a pris plaisir aux batailles les plus féroces qui ont traversé la culture occitane des années 1970 et 80.
Et les jours mauvais, quand il recommence d’annoncer, tel Cassandre, une fois de plus la fin du monde, ou plutôt la fin de la langue occitane, nous pouvons avoir envie de l’étrangler.

Mais dans son désespoir toujours actif, il ne cesse d’écrire en bonne langue d’oc, il ne cesse de publier, il ne cesse d’aller rencontrer des jeunes ou des écoliers s’ils le lui demandent. Il ne cesse de travailler pour faire vivre l’occitan et son écriture. Et l’existence de son œuvre, l’existence des ses livres, disent le contraire de cette mort proclamée et ils nous enseignent ce que peut être une écriture de l’occitan toujours vivante.

Avec sa bibliographie longue comme les litanies d’autrefois, il pourrait aussi passer pour un polygraphe. Et, en vérité, Yves Rouquette n’a jamais eu honte d’écrire aussi bien un livre pour les élèves de calandreta, qu’une petite pièce jouée par les petits enfants, enthousiasmé qu’il est par le don de la langue, ou un conte tiré de la légende d’une fontaine miraculeuse, pourquoi pas...
De l’Escrivèire public en 1958 à El, Jòb en 2007, en passant par l’Òda a sant Afrodisi, la Messa pels pòrcs, Roèrgue, si, Ponteses, Lo fuòc es al cementèri, Misericòrdias… il a bâti livre après livre, une œuvre poétique qui restera. Il faut l’avoir entendu et "respirer" ses poèmes pour en comprendre l’intensité et le souffle. Avec toujours un regard amical et chaleureux sur le pauvre monde. Comme l’écrit Serge Pey : « Un des rares poètes du quotidien qui célèbrent les "petits" en les faisant entrer au Paradis de la poésie. ».

Mais le poète, aussi profond qu’il soit, il ne fait pas moue à aucun genre littéraire : poèmes plus que tout, romans, nouvelles, théâtre, essais, chroniques, traductions, tout fait ventre comme il se plait à le dire.
Dans un recueil de prose à paraître au mois d’octobre, intitulé l’Ordinari del monde, ses nouvelles disent encore une fois la noirceur et l’amertume du monde mais aussi sa fraîcheur ou la force terrible de l’amour. Et Rouquette arrive ainsi à nous faire percevoir l’humanité dans les canailles les plus horribles qui se puissent trouver. Nouvelles qui font penser d’ailleurs à d’autres nouvelles, très courtes, publiées il ya quelques années par Bernard Manciet en gascon, Casaus perduts.

Mais il sait aussi faire rire : allez donc lire le Filh del paire, histoire sainte un peu dérangée, ou Armistiça, adaptation d’une comédie d’Aristophane pour le vérifier ! ou ses traductions admirables de Joseph Delteil (Nòstre Sénher lo segond, c’est à dire Jésus II) !

Sûr, d’avoir été égratignés plus d’une fois, les universitaires le fuient, ils n’osent plus dire un mot. Enfuie donc, pour quelques années, la reconnaissance académique. Une fois mort et enterré, ils en parleront avec des mots ardus comme leur savoir. Ça ne fait rien ! Yves rouquette écrit et publie comme jamais. Et dans une langue de plus en plus mûre, de plus en plus maîtrisée, de plus en plus serrée. Une langue qu’il sait manier comme peu savent le faire aujourd’hui.

Un râleur d’autres fois ? Non mais un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui sait inventer la réalité. Un poète et un prosateur de conséquence qui sait forger les rires, le vent, le sang, l’eau ou la mort, tout ce qui remplit nos vies humaines. Et, véritablement, aujourd’hui comme hier, un des écrivains majeurs occitans.

Yves Rouquette, c’est un esprit toujours en quête de nouveauté, une faim de langue jamais rassasiée, qui amasse les mots et qui joue avec les paroles pour donner aux lecteurs la nourriture de l’âme et du cœur.
Menhir planté dans le territoire des lettres d’òc comme ces dieux premiers à qui leurs croyants ont bâti des statues menhirs, dressées par des aïeux oubliés, que l’on peut rencontrer en Rouergue, aux lisières de certains champs.
Il reste un écrivain considérable, trop méconnu d’après lui.

Jean Eygun

Dernières parutions d’Yves Rouquette aux éditions Lettres d’òc : Armistiça, o las non-parelhas recèptas de las femnas d’Atènas per far tornar la patz (2006) ; El, Jòb (2007) ; M essa pels pòrcs seguida de Roèrgue si (2009).