Dolmens de l'Aveyron

“On voit [...] dans plusieurs autres endroits du département, des monuments dont il est difficile d’indiquer la destination d’une manière précise. Ils consistent en quatre blocs de pierre taillés en table, qui par leur disposition figurent un coffre dont un des petits côtés aurait été défoncé. Quelques-uns sont élevés sur des collines, d’autres sur des penchants de coteaux. [...] Ces monuments servent pendant la nuit de retraite aux bêtes féroces, et le jour ils abritent les bergers contre les vents pluvieux du couchant.” (Amans Alexis Monteil, Description du département de l’Aveiron, 1802)

Très tôt, les écrits ont souligné ces constructions singulières de grosses pierres qui ponctuent les paysages du Rouergue. Ici ; la langue d’oc dénomme souvent “peira levada” des édifices pour lesquels le terme de dolmen, issu du bas breton, s’est partout imposé. Ladepeyre, Pierrefiche : avec des formes voisines le nom de hameaux aveyronnais dérive aussi parfois de ces édifices, signe que les anciens en avaient bien perçu le caractère artificiel.

Les manuels scolaires de la IIIe République associaient encore aux druides et à leurs sacrifices ces “tables de pierre”, mais rapidement l’archéologie dès le XIXe siècle a dévoilé leur fonction funéraire, et depuis la recherche n’a cessé d’apporter des éclairages. Comme les menhirs (pierres dressées), les dolmens sont des mégalithes, constructions de grosses pierres que l’on rencontre sur tous les continents, mais en Europe ils sont les plus anciens monuments édifiés dès la deuxième moitié du Ve millénaire avant l’ère chrétienne, soit 2000 ans avant les pyramides d’Egypte. Les sources écrites font donc défaut, car les dolmens européens s’inscrivent dans la dernière phase de la préhistoire, le néolithique, lorsque l’humanité entre dans l’économie de production.
Les dolmens sont emblématiques d’une révolution du mode de vie, les populations se sédentarisent, occupent et façonnent les paysages pour l’agro-pastoralisme, les liens sociaux se renforcent. Les dolmens révèlent une nature que désormais l’Homme s’emploie à dompter pour en faire sa création. Les fouilles ont montré la fonction funéraire à caractère collectif de ces grands caveaux de pierre. Ensemble dans les premiers villages, les hommes le sont aussi désormais face à l’angoisse de la mort. Cette dimension sociale au travers des dolmens se lit dans la massivité de ces architectures et dans l’importance de l’investissement collectif déployé pour les édifier.

En Aveyron, c’est entre -3500 et -2500 que s’installe la phase la plus active du mégalithisme, et le phénomène se prolongera jusque vers -1500. Cette durée et son intensité font du département le plus riche de France en dolmens. Ici, la forme la plus courante est celle d’un caveau de plan quadrangulaire délimité par deux piliers latéraux entre lesquels une dalle de fond est engagée à une extrémité. Une dalle de couverture de 10 à 40 tonnes scelle le tout, et l’accès est le plus souvent vers l’Orient. La répétitivité de ces architectures livre une dimension symbolique du lieu où la mort revêt son caractère transitoire vers un au-delà.
Mais le dolmen est bien à l’image de ce qui subsiste du passé, il n’est que la partie centrale d’un ensemble de plus vastes proportions. Le caveau de “grosses pierres” était englobé dans une enveloppe protectrice, le cairn, qui le recouvrait entièrement, et c’est ainsi une architecture bien plus spectaculaire qu’il faut concevoir, dont la monumentalité en fait un élément clé d’un paysage social et révélateur de l’appropriation de l’espace. C’est la maison des morts, mais sa visibilité suggère autour d’elle la constitution des territoires au sein desquels des communautés usent des terroirs aux ressources variées. Il y a certes d’autres lieux pour les morts, à la fin du néolithique et au début de l’âge des métaux, telles les cavités naturelles, mais hors du champ visuel, à la différence des dolmens. Faut-il voir là un signe de distinctions sociales ? Les différentes enveloppes protectrices des cadavres sans nul doute traduisent des relations variées entre morts et vivants.

La localisation des dolmens est aussi instructive, même si de nombreuses destructions ont effacé bien des traces. On pressent une certaine cohérence des emplacements, en tout cas l’étude des matériaux de construction révèle souvent le choix d’implantations appropriées avec des dalles qui ont été transportées parfois sur plusieurs centaines de mètres. La grille de lecture des localisations peut être celle de la complémentarité des terroirs au sein de territoires, qui depuis le néolithique constituent nos paysages au gré de leurs variations. Cette maîtrise de l’espace rend la cohérence communautaire indispensable, le souci du lendemain ne peut que renforcer un lien tenace avec les ancêtres, et ainsi le dolmen peut être considéré comme un marqueur territorial qui par sa monumentalité exprime le souhait de pérennité des hommes dans leurs territoires.
Mais bien des mystères demeurent et fort heureusement la place au rêve reste. Géants et fées peuplent de leurs légendes ces ruines et l’on entends encore d’étranges récits : “ Au Viala du Pas de Jaux, on s’empara d’une fée près du dolmen des Fadarelles où elle mettait ses bas rouges. On la captura et on l’enferma dans une maison. Au cours de la même journée, une seconde fée se présenta sous les fenêtres de la maison où était enfermée sa compagne,elle lui lança : "Garde-toi de vendre le secret de la sauge, car si les riches le savaient, ils laisseraient mourir de faim les pauvres...” (Michel Virenque, Des monuments dits celtiques et les légendes populaires du canton de Cornus , 1868-1873)

Rémi Azémar
Saint Symphorien de Lévézou

Pour en savoir plus :

- R. AZÉMAR - Des dolmens et des morts (4000 ans d’architectures funéraires en Rouergue) ; Causses et Cévennes n° 4, 2000
- J. GUILAINE, - Au temps des dolmens, Privat 1998
- C. MASSET - Les dolmens : Sociétés néolithiques, Pratiques funéraires, Errance 1993