Les Cloches en Rouergue

Le patrimoine campanaire fait partie intégrante de notre patrimoine historique et culturel. A ce titre, il est protégé par la Commission supérieure des Monuments historiques qui lui prête une attention toute particulière. En France, on compte, pour l’instant, plus de 4500 cloches classées, mais il est probable que les clochers français abritent plus de 10 000 cloches « remarquables », antérieures au XIXe siècle ou présentant un intérêt culturel certain.

Plus de 500 cloches datant au moins de l’Ancien Régime sont connues en Midi-Pyrénées, l’Aveyron en compte une soixantaine. Deux cloches du haut moyen âge considérées parmi les plus anciennes cloches françaises se trouvent en Quercy et en Rouergue : le casque-cloche de Saint-Grat, près de Villefranche-de-Rouergue et la cloche miraculeuse de Rocamadour dans le Lot.

Par son caractère sacré et religieux, la cloche fait, très tôt, partie intégrante de la vie sociale rouergate, en témoigne le casque-cloche de Saint-Grat datant du Xe siècle. Le christianisme donne à l’Occident une nouvelle proclamation du temps grâce à cette invention. Les cloches révolutionnent l’architecture religieuse, construction de clochers, et imposent un temps nouveau : le temps de l’Église rythmant la vie de la société. Plus tard, ce temps religieux est concurrencé par l’installation de cloches laïques scandant un autre rythme (Bourg de Rodez, le 15 décembre 1352, Cité de Rodez le 8 janvier 1356, Villefranche-de-Rouergue en 1363). L’octroi de la cloche signifie l’attribution d’une part d’autorité. Ces sonneries forment un paysage sonore étonnant qui anime parfois des tensions entre autorités religieuses, consulat et habitants.

Outil de culte à part entière, la cloche, tel le calice, est bénie dans le but de permettre au clergé d’assurer le bon déroulement des messes et offices divins. Il n’y a pas de nombre fixe de sonneries par jour, en revanche, il y a toutefois un nombre minimum auquel viennent s’ajouter des mélodies religieuses nécessaires à la célébration des événements tel qu’un baptême, un mariage ou une sépulture. Le clergé porte une grande attention à l’état des cloches, en témoigne au 16e siècle, l’évêque François d’Estaing, qui lors de ses visites pastorales, prend soin de dénombrer les cloches et d’écouter la sonnerie de celles-ci. Cet évêque à un goût assuré envers les cloches qui ont un bon ton, telle celle de Saint-Chély-d’Aubrac, qui « sonne bien ». Le clocher de la cathédrale de Rodez compte au 14e siècle huit cloches que l’on peut classer en deux ensembles : les "grosses", appelées Calmont, Vital, Martial et Tertial, et quatre autres plus petites toutes désignées par le terme squille. La plus volumineuse de toutes est Calmont, qui tire son nom de l’évêque Raymond de Calmont généreux donateur de 10.000 sols rodanois pour la confection de celle-ci, en 1283. Cette dernière sert que quotidiennement pour l’Ave Maria, matin et soir, ainsi que pour les sonneries solennelles : processions en cas d’épidémie, les entrées épiscopales ou comtales, l’enterrement d’un évêque, d’un chanoine ou d’un noble. Le tocsin, sonnerie d’alarme en cas de guerre ou d’incendie, est sonné avec la Martial. Les autres cloches sont employées pour les sonneries plus courantes.

Une cloche de 1523 subsiste encore à la cathédrale de Rodez. Généralement, les cloches, instrument de musique en bronze, s’usent de façon importante mais les clochers rouergats renferment encore une cloche du 10 -11e siècle, une du 14e s., deux du 15e s., quinze du 16e s., dix-sept du 17e s. et vingt-neuf du 18e s. . Mais la période révolutionnaire fut dramatique pour le patrimoine campanaire : plus de 100 000 cloches, dont certaines fort anciennes ont été fondues pour être transformées en monnaies ou en canons. Le 2 novembre 1789, un décret de l’assemblée nationale met tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la Nation.

C’est à partir de cette période que les révolutionnaires les plus anticléricaux firent pression pour détruire ce patrimoine. Une nouvelle loi promulguée le 22 avril 1792, relative à la fabrication de la monnaie provenant du métal des cloches, a été rendu applicable progressivement à travers tout le pays. De fait, un certain nombre de pièces furent frappées, bien qu’on s’aperçût assez vite que le métal de cloches n’était pas très approprié pour cet usage. Des arrêtés du comité de Salut public établirent des fonderies de canons pour la fonte des cloches dans différentes grandes villes de France dont Montauban. La résistance des habitants est à l’origine de la production, en juillet 1793, d’une série de textes, précisant que « chaque commune a la faculté de conserver une cloche pour servir de timbre à son horloge ».

Dès la date de la signature du Concordat le 8 avril 1802, des tractations commencèrent pour réinstaller des cloches dans les édifices ouverts au culte. La reconstitution du patrimoine campanaire se fit lentement, étant donné l’existence d’autres urgences pour la population et peut-être par manque de cuivre absorbé par les arsenaux de l’Empire ; le véritable repeuplement des clochers ne se fit cependant que sous le Second Empire et la IIIe République.

Luc Tournemire (Responsable des archives municipales de Villefranche de Rouergue)