Robert Lafont, une grande figure, occitane et européenne, du XXe siècle

Robert Lafont

 

Né à Nîmes le 16 mars 1923, Robert Lafont est mort à Florence (Toscane) lo 24 juin 2009.

À Ventabren, le dimanche 23 septembre 2007, il avait été tardivement récompensé par le "Grand prix littéraire de Provence". Sa santé ne lui avait pas permis de venir, mais il avait envoyé, selon la tradition de ce prix, un "éloge de la Provence" où il contait dans son parler provençal un peu de sa jeunesse : « Enfant, j'habite sur une colline (à Nîmes, nous en avons sept comme Rome). Quand j'ouvre la porte j’ai la vision, côté soleil couchant, sur ma voisine, de la vieille Tour dite Magne, dont la blancheur des pierres romanes est colorée de rose et d'or pâle par le soleil levant. De l'autre côté, le Ventoux tire sur le blanc à sa cime et les Alpilles dessinent leurs crêtes en cendres de contre-jour. ».

Ces lignes me semblent une petite illustration des qualités d'écrivain de Robert Lafont, dans "la langue de son grand-père, néanmoins toute mistralienne, qui soudain surgit à la plume du poète qu'il s'apprêtait à devenir". Mais la vie de ce grand précurseur ne se résume pas à sa belle dimension littéraire (plus de 40 titres publiés, en français ou en òc): poésie, comme Dire, qui est qualifié de «pierre blanche de la poésie occitane contemporaine »1 - roman (avec en particulier La Fête que l'on peut considérer comme une oeuvre européenne majeure) - théâtre (par exemple La révolte des "cascavèus" (grelots) (1977) ou La croisade (1982), créées dans une mise en scène d'André Neyton).

La dimension professionnelle de sa vie, enseignant et chercheur jusqu'au bout, lui fait mener des travaux reconnus internationalement de recherche et de critique en (socio-)linguistique (16 titres publiés) et en littérature (20 titres). A la jonction du littéraire, du professionel e de l'engagement, il faudrait parler de l'animateur et du rédacteur de revues, comme Viure, Amiras ou La Revista Occitana, sur ce rôle et ces publications périodiques, il faut poursuivre un travail de recherche qui a déjà abordé la dimension pédagogique, laquelle englobe son talent d'enseignant et de formateur dans les cours et les stages2, dont on a une multitude de témoignages.

C'est surtout une vie pleine d'engagements, qui s'expriment aussi par des essais historiques et politiques (22 titres publiés en français, comme la Révolution Régionaliste en 1967 et Nous, Peuple européen en 1991).

Pour l'action, nous le trouvons dans la Résistance en 1944 : il participe à la libération de Nîmes. En 1945, il contribue à la fondation de l'Institut d’Etudes Occitanes dont il est un acteur majeur jusqu'en 1980. En 1962, il est à l'initiative du Comité Occitan d'Etudes et d'Action (avec una jonction de l'action culturelle et sociale symbolisée par la présence auprès de "los carbonièrs de la Sala" (mineurs de Decazeville) qui préfigure celle auprès de ceux de Ladrecht).
En 1971, il contribue à la création de Lutte Occitane. En 1974, il présente sa candidature, récusée par le Conseil Constitutionnel, à l'élection présidentielle, la mobilisation fait naître le mouvement "Volem viure al país" qui se prolonge en particulier par le "Parti Occitan" dont il est membre à la fin de sa vie, plutôt électron libre peu écouté...

Robert Lafont joue un rôle clé dans l'exceptionnel mouvement social du début 1976 en Languedoc-Roussillon avec une conjonction de forces populaires rassemblant Comité Régional d'Action Viticole, CGT, CFDT, FEN et CID-UNATI, prolongé en 1978 par l'amorce d'états généraux du peuple pour Vivre, Travailler et Décider au Pays... Avec Emmanuel Maffre Baugé et Jean-Pierre Chabrol, il prend la tête du manifeste "mon país escorjat" (écorché) qui réussit, grâce au relais du PCF et de la CGT, un autre moment bref mais fort de mobilisation sociale et politique.
Nous le retrouvons un peu plus tard à travailler avec les Obradors (Ateliers) Occitans, puis à l'initiative du Club Mutations puis encore du Forum de l'Innovation Sociale et Politique. Il faut citer la réalisation de l'Eurocongrès Occitano-Catalan de 2000 ("inventons ensemble l'entrée dans un nouveau millénaire") ; il en est l'animateur obstiné côté occitan, confronté à un manque de moyens et de mobilisation alors que les catalans impliqués en font un projet plus matérialiste. La nécessité d'une meilleure articulation de la réflexion et de l'action au regard de la crise mondiale que déjà il analyse lui fait rédiger le manifeste Gardarem la Tèrra (nous garderons la Terre) proclamé au rassemblement géant du Larzac (août 2003). De son "pays" authentique, c'est-à-dire, pas seulement au sens géographique, le plus proche, celui que chacun-e se choisit, et où il faut bâtir les changements nécessaires, il ne suffit pas de s'articuler à l'Occitanie et à la Catalogne, ou même à l'Europe : les enjeux sont à la dimension de la Terre entière et il faut viser, contre les égoïsmes des Etats-Nations, une gouvernance démocratique mondiale.

Pour les samedi 26 et dimanche 27 septembre 2009 à Nîmes, à l'initiative de son "comitat dau país nimesenc", c'est le mouvement Gardarem la Tèrra qui organise, préparé du temps où il était encore en vie, un colloque intitulé Robert Lafont, la haut conscience d'une histoire. On lit sur la présentation "Robert Lafont, écrivain, linguiste ou historien, nous donne une infinité de clés, dans une intelligence du monde et de soi-même qui ouvre des horizons neufs à l'action collective". C'est pour cela que plus d'une trentaine de personnes sollicitées pour leurs connaissances sur et/ou leur expérience dans son oeuvre socio-politique, qui ont des origines et des regards divers, avaient accepté de porter bénévolement leur contribution au colloque (entrée libre et gratuite mais soutiens financiers bienvenus ) sans savoir que ce serait une occasion importante de garder vivante la mémoire de ce créateur de patrimoine immatériel vivant, qui nous laisse en occitan et en français l'impératif qui clôt le manifeste proclamé sur le Larzac il y a six ans :
"Vive le Peuple de la Terre ! Visca lo Pòble de la Tèrra !"

Joan-Loís Escafit
gardaremlaterra@yahoo.fr
http://gardaremlaterra.free.fr


1- Dans la présentacion du CD de la version chantée par Jan-Màri Carlòtti sur le site http://janmari_carlotti.mondomix.com/

2- Comme l'Université Occitane d'Eté dont la MARPOC,  qu'il créée à Nîmes avec Aimé Serre,  Georges Gros et d'autres assure le maintien depuis 1981