La neige

Je ne peux pas m’empêcher de sourire chaque hiver en écoutant radios et télévisions nous alarmer de quelques flocons de neige viennent blanchir les routes et les autoroutes de quelque coin de France.
Peu s’en faut que le pays ne soit paralysé pour deux ou trois centimètres de neige : transport d’écolier interdit, trains arrêtés, camions immobilisés, automobilistes en perdition recueillis dans un gymnase qui se plaignent en direct devant les caméras du journal de vingt heures de ce mauvais temps en se demandant ce que diable "foutent" les pouvoirs publics pour remédier à la situation et empêcher la neige de tomber en hiver ; chose devenue insupportable en ce XXIe siècle, hormis, vous l’aurez bien compris, dans les stations de skis où les français veulent beaucoup de neige, et même toute l’année si cela pouvait se faire !

Tout ceci pour dire que nous en sommes venus à nous étonner et à pester après ces malheureux centimètres de neige qui parviennent encore à tomber deux ou trois fois l’an dans les plaines, ni pour le réchauffement climatique qui nous menace un peu plus chaque an. Je ne suis pas seul à sourire devant ces images, avec moi tous les montagnards habitués à vivre avec les contraintes liées à la neige, tous ceux qui ont connu les hivers des années avant 1980, ceux des hauts plateaux d’Aubrac et des sommets du Lévézou ou des Monts de Lacaune, sans parler des peuples des pays nordiques qui comme moi regardent et écoutent avec un sourire moqueur tous ces témoignages de personnes indignées que l’hiver ose encore, au jour d’aujourd’hui, nous servir une fois ou l’autre… un temps d’hiver !

Je me souviens des récits de mes aïeux quand ils nous expliquaient comment ils montaient par équipes pour aller couper la neige sur la route de Lacaune ; avec une pelle chacun, dérisoire outil comparé aux moyens modernes. Mais ils n’avaient pas la flemme et chevillé au corps, l’amour du travail bien fait. Pour rien au monde ils n’auraient pas voulu que ce fut le dit que si l’autobus de Lacaune n’avait pas pu passer, ils en étaient la cause. Ils nous racontaient aussi le tracas pour aller faire boire les vaches à la fontaine, qu’il fallait qu’ils fassent un passage entre deux murs de neige dans le chemin où les branches des noisetiers chargées de givre et de neige formaient comme un tunnel au dessus du dos des bêtes. Les maisons n’étaient pas surchauffées comme aujourd’hui et aussi, quand on se réveillait de bon matin, l’eau avait gelée dans le seau sur l’évier ou le vêtement étendu la veille au soir dans la cuisine était raidi par le gel.
Je me souviens les dessins superbes déposés par le givre sur les vitres et que nous découvrions le matin quand nous nous levions dans la maison glacée. Je revois les tas de bois de chauffage que nous charrions à l’abri à l’automne pour passer l’hiver. Je repense aux paysans qui depuis les fermes les plus reculées montaient sur le dos les bidons de lait de brebis jusqu’à la grande route où le charretier faisait l’impossible chaque jour pour venir les ramasser. La fabrication du Roquefort se moquait bien de la neige sur les chemins ! Le bidon de lait, maigre mais si précieuse source de revenu pour les familles…
Plus près de nous autres, je me souviens aussi que le chasse-neige n’arrêtait pas de passer, de nuit comme de jour, pour tenir ouverte la grande route quand la bise formait des congères hautes comme les maisons : les restrictions budgétaires n’étaient pas encore arrivées, ni même les trente cinq heures…

Aussi oui, cela me fait bien sourire aujourd’hui tout ce monde qui se voit perdu et qui rouspète pour un peu de neige sur la route. Et je me dis que nous avons vraiment changé d’époque. Et aussi de rythme de vie. Autre temps, autres coutumes…

Gilles Combes